Le prix du pétrole chute. Le Canada a-t-il encore besoin de pipelines?

Le prix mondial du pétrole a chuté de près de 60 pour cent depuis juin dernier, amenant les producteurs à se serrer la ceinture et à reculer les investissements. Qu’est-ce que cela signifie pour les propositions de nouveaux projets pipeliniers?

Nous avons demandé à Dan McFadyen, directeur du programme Extractive Resource Governance Program à l’Université de Calgary, de nous donner son point de vue sur la situation et de nous dire si le Canada a encore besoin de nouveaux pipelines.

Avec plus de trente ans d’expérience dans la fonction publique et le secteur énergétique (son C.-V. inclut le titre de ministre adjoint de l’Énergie de l’Alberta), ce n’est pas la première fois que M. McFadyen voit le prix du pétrole baisser.

Lisez ce que M. McFadyen a dit au sujet de la question qui préoccupe beaucoup de Canadiens, à savoir si le pays a encore besoin de nouveaux pipelines?

Interview de Dan McFadyen

Q : Les Canadiens ont pu lire à la une des journaux que la baisse du prix du pétrole pourrait compromettre les nouveaux projets pipeliniers. L’expansion de l’infrastructure pipelinière du Canada est-elle nécessaire? Pourquoi?

McFadyen : Je crois qu’il y aura un léger recul dans les investissements et cela va réduire la croissance de la production. Il n’y aura pas de reprise complète; la production de pétrole du pays demeurera stable, et continuera de grossir. Je crois cependant que la croissance sera plus lente jusqu’à la remontée du prix du pétrole, et l’offre sera à la hauteur.

Par ailleurs, je crois qu’il est important que nous ayons un meilleur accès à d’autres marchés que ce que nous avons actuellement parce qu’en quelque sorte, nous sommes liés à ce qui se passe aux États-Unis. Je pense donc que nous devons continuer à investir dans les pipelines, et ce, pour deux raisons.

La production continuera de croître à un rythme plus lent. Lorsque les prix remonteront, la croissance suivra. Puis, je pense que l’accès à d’autres marchés est particulièrement important pour le secteur pétrolier canadien. Ces deux facteurs fondamentaux motivent l’investissement dans l’infrastructure afin de nous permettre de relever les défis et de saisir les occasions.

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Q : Le prix du pétrole a toujours été cyclique. Pour quelle raison le Canada doit-il éviter de compromettre les projets d’infrastructure à long terme en réaction à la volatilité à court terme?

McFadyen : Nous avons déjà vu cela. Je crois que pour moi, la première fois, c’était pendant le ralentissement économique du milieu des années 1980. On ne peut jamais prédire quand les choses reprendront, mais elles reprendront.

En fait les principes de l’offre et de la demande mondiales changeront, en partie parce que la baisse du prix du pétrole fera hausser la demande. Cependant, la population mondiale continue d’augmenter et la demande dans certains pays en developpement continue de grossir. L’équilibre entre l’offre et la demande se fera donc tout seul, ce qui fera monter de nouveau les prix.

Et puis, même les grands producteurs pétroliers au monde ne peuvent pas maintenir les prix bas en raison de leurs propres exigences fiscales. Les pays du Moyen-Orient dépendent d’un prix plus élevé du pétrole à long terme pour respecter leurs engagements fiscaux. Le prix du pétrole remontera certainement.

C’est plutôt une question de quand, et je ne suis pas en mesure de prédire ce moment. Dans le passé, il a fallu attendre de 12 à 18 et même 24 moins avant que le prix du pétrole remonte. Cette reprise amènera de nouvelles occasions d’investissement et de production en amont. Nous devons donc nous préparer l’infrastructure afin de pouvoir amener cette production vers le marché.

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À quel moment dans le passé est-ce que le prix du pétrole a chuté pour ensuite rebondir? Voir le calendrier de Goldman Sachs.

Q : Hormis le cours des produits de base, le Canada doit-il encore construire une infrastructure pipelinière en vue du transport sécuritaire et efficace de l’énergie?

McFadyen : Les pipelines représentent encore de loin le moyen le plus sécuritaire et le plus efficace de transporter les produits pétroliers liquides et le gaz naturel. Vous savez, ces dernières années, nous avons eu beaucoup recours au transport ferroviaire, et nous avons aussi vu que le transport ferroviaire présente plus de risques à la fois pour l’environnement et pour la santé et sécurité publique. De plus les pipelines sont beaucoup plus économiques à la longue. C’est à cause de ces principes que nous devons continuer à investir dans l’infrastructure pipelinière.

Le chemin de fer est certes un bon complément pour le volume supplémentaire, mais le transport du volume de base doit vraiment se faire par pipeline et ce, autant pour la sécurité et l’efficacité que la rentabilité à long terme.

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Q : Même si les prix sont bas, pour quelle raison est-ce toujours nécessaire d’avoir accès au marché?

McFadyen : Tout d’abord, le prix mondial du pétrole est actuellement bas, mais les marchés sont toujours là. En ce qui a trait à notre interconnexion, nous sommes surtout limité au marché américain, et il n’est pas clair si une voie sera créée pour la réexportation du brut canadien, ni d’ailleurs, si l’infrastructure requise sera présente étant donné que le débat du Keystone dure toujours.

Je pense donc que le fait d’avoir accès, notre propre accès, à la mer au moyen de voies canadiennes, que ce soit vers la côte est ou la côte ouest, nous permettra de transporter notre brut vers ces marchés et de ne pas dépendre des États-Unis et de la politique américaine pour déterminer notre avenir.

Hormis le brut, je crois que le gaz naturel, sous forme de gaz naturel liquéfié, présente d’immenses possibilités. Nous savons certes que le prix du gaz naturel est bas en Amérique du Nord, mais il y a des marchés ailleurs dans le monde où le prix du gaz naturel est beaucoup plus intéressant. L’accès à ces marchés plus rentables constitue un énorme débouché. Nous ne parlons donc pas seulement du brut, mais de la possibilité, compte tenu de la demande croissante pour le gaz naturel, d’amener notre gaz naturel vers ces marchés assez rapidement pour répondre à des demandes nationales, notamment en Asie.

À plus long terme, il pourrait être intéressant, dépendamment de ce qui se passera en Europe, de voir s’il y existe un débouché éventuel pour le pétrole et le gaz canadiens. Cela pourrait amener de la sécurité et stabilité étant donné que ces pays dépendent essentiellement d’importations russes maintenant.

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Quelles étaient les dernières réflexions de M. McFadyen sur la situation actuelle? Ce n’est pas « le temps de paniquer ».

McFadyen : Ce n’est pas le temps de paniquer, mais de prendre des décisions d’investissement sages. C’est d’ailleurs ce que la plupart des entreprises sont en train de faire. On constatera probablement un léger recul du côté des investissements en amont, comme c’est déjà le cas et comme l’Association canadienne des producteurs pétroliers l’a annoncé hier, indiquant une baisse de 30 pour cent des dépenses en immobilisations prévues pour les activités en amont. Cependant, cela laisse encore quelque 40 milliards de dollars en investissements en cours. Même avec le cours actuel du pétrole, on peut voir que le secteur ne recule pas entièrement. Il fait simplement preuve d’une décision stratégique à l’égard des investissements. Les investissements ont toujours lieu. Les infrastructures nécessaires doivent être en place afin de pouvoir expédier la production actuelle et nouvelle en temps et lieu sur le marché.

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Remarque : Dans l’extrait, M. McFadyen fait référence au communiqué de presse de l’Association canadienne des producteurs pétroliers (CAPP) diffusé le 21 janvier.

Lire plus sur pourquoi le Canada doit développer ses pipelines.


L’Association canadienne de pipelines d’énergie représente les sociétés canadiennes de pipelines de transport, lesquelles exploitent environ 115 000 kilomètres de pipelines à travers le Canada. En 2013, ces autoroutes de l’énergie avaient acheminé environ 1,2 milliard de barils de produits de pétrole liquide et 5,3 billions de pieds cubes de gaz naturel. Nos membres transportent 97 pour cent du gaz naturel consommé quotidiennement au Canada et acheminent du pétrole brut en provenance des gisements terrestres de régions productrices vers divers marchés nord-américains.