En toute honnêteté : Le Canada a-t-il besoin de plus de pipelines?

On nous demande souvent si le Canada a besoin de plus de pipelines. C’est une bonne question, car il y a toutes sortes de points de vue divergents à ce sujet.

Nous savons que les pipelines jouent un rôle essentiel dans la transition mondiale vers des sources d’énergie produisant moins d’émissions de carbone. Cette infrastructure vitale sera nécessaire encore longtemps afin de transporter les matériaux exigés pour construire par exemple des panneaux solaires et des éoliennes, ainsi qu’afin d’acheminer le gaz naturel et l’hydrogène qui contribueront à réduire les émissions ici, au Canada, et ailleurs dans le monde. À mesure que le secteur énergétique évoluera, le pétrole et le gaz resteront de grandes sources d’énergie, et ce pendant des décennies, étant donné que la demande continue d’augmenter et que les pipelines constituent le moyen le plus sûr pour transporter ces produits.

Et pourtant, certains soutiennent que le Canada n’a pas besoin de plus de pipelines, et que ceux dont nous disposons actuellement nous suffiront pendant des dizaines d’années, les sources d’énergie renouvelable étant vouées à supplanter progressivement le pétrole et le gaz.

Kevin Birn est un analyste de l’énergie réputé et vice-président des marchés de pétrole brut nord-américains à IHS Markit. Il a répondu à quelques questions pour « mettre les pendules à l’heure » et expliquer pourquoi cette question est si difficile à trancher.

Q : Alors, Kevin, donnez-nous l’heure juste. Le Canada a-t-il besoin d’une plus grande capacité pipelinière?  

Dans l’immédiat, la réponse est oui. Nous croyons que l’Ouest canadien est en mesure de produire plus que sa capacité de transport actuelle et nous constatons un besoin de capacité supplémentaire à court terme. Le projet qui sera réalisé le plus vite sera le programme de remplacement de la canalisation 3 d’Enbridge, suivi par le projet d’agrandissement du réseau de Trans Mountain. Une fois ces deux projets terminés, nous devrons encore agrandir ou optimiser le réseau actuel en fonction de l’offre potentielle du marché, surtout maintenant que le président des États-Unis a mis fin au projet Keystone XL.

 

Q : Pourquoi y a-t-il tant d’opinions divergentes à ce sujet? 

Je pense que plusieurs facteurs entrent en jeu. Il y a, d’une part, la compréhension de la dynamique du marché, des caractéristiques des ressources et de l’économie, qui ont trait à l’offre future. Et d’autre part, il y a la compréhension de la situation opérationnelle des réseaux d’exportation de pétrole brut existants.

Je crois toutefois que le nœud de la question, ce sont les points de vue très différents sur le rythme de la transition énergétique et ses répercussions possibles sur la demande de pétrole. On peut dire que les perspectives du marché de l’énergie sont plus incertaines qu’il y a quelques années, car les administrations publiques prennent de plus en plus de mesures pour accélérer la transition.

Et c’est sans compter la question de la poule et de l’œuf entre l’offre et la capacité d’exportation, qui peut compliquer la situation :

Si nous créons un environnement marqué par une incertitude des prix, du fait de notre capacité d’exportation insuffisante, les investissements dans la région se font moins attrayants, ce qui exerce à son tour une incidence négative sur les attentes en matière de production. Par conséquent, quand on cherche à déterminer si le Canada a besoin de plus de pipelines, la discussion peut tourner en rond en raison de ses effets sur la stabilité et la prévisibilité du prix régional en soi, et donc sur l’investissement et la production.

 

Q : IHS Markit a publié en décembre un rapport selon lequel les retards dans la construction de nouveaux pipelines ont coûté aux producteurs canadiens de brut lourd au moins 14 milliards de dollars depuis 2015. Comment pouvons-nous éviter que cela se reproduise au cours des cinq à dix prochaines années?

Une explication rapide pour commencer : le brut lourd de l’Ouest canadien se négocie, et continuera de se négocier, à un prix inférieur à celui d’autres bruts du monde. Cette situation est attribuable aux différences dans la qualité du produit et au fait que l’Ouest canadien est enclavé et loin des marchés, ce qui force les producteurs à payer pour transporter leur produit sur le marché. Ces deux facteurs contribuent aux différences dans les prix du pétrole. Depuis cinq ans et même plus, cet écart de prix a augmenté davantage que ce à quoi on aurait pu s’attendre si la capacité pipelinière avait été suffisante.

La solution consiste à assurer le caractère adéquat de la capacité d’exportation, idéalement par le moyen de transport le plus efficace, et donc le moins cher. Le pipeline est le moyen de transport terrestre qui domine dans le monde. En l’absence de capacités d’exportation adéquates par pipeline, les producteurs doivent trouver d’autres façons d’acheminer leur produit jusqu’aux marchés, ce qui leur coûte généralement plus cher, et peut contribuer à de plus grands écarts de prix ainsi qu’à un rendement inférieur pour le pétrole brut de l’Ouest canadien.

C’est ici que l’importance d’une capacité d’exportation adéquate et d’un plus grand nombre de pipelines entre en jeu. Malheureusement, les pipelines se sont retrouvés au cœur du débat plus général sur le rôle futur du pétrole brut durant la transition énergétique, ainsi que sur les impacts environnementaux du secteur canadien par rapport à ceux d’autres régions du monde productrices de pétrole. Ils sont devenus un symbole de cette lutte plutôt que de simplement conserver leur rôle fondamental, qui est de transporter des produits.

 

Q : Quel serait le meilleur scénario pour le Canada à l’heure actuelle?

Le monde commence à prendre des mesures plus dynamiques sur le plan de la transition énergétique, et le Canada a instauré une série de politiques en vue d’accélérer la transition au pays. Cet avenir exercera une incidence sur la demande de pétrole. Celle-ci n’a toutefois pas disparu et, en raison de son omniprésence, le pétrole demeurera probablement un carburant durable et un intrant chimique pendant des décennies. C’est sans doute dans l’intérêt de la population canadienne de maximiser la valeur de sa production, ce qui exigera une plus grande capacité pipelinière. Il ne faut pas oublier que tout cela a des retombées sur les revenus, les impôts, les redevances et les emplois, et procure des avantages économiques au Canada, ainsi que de l’argent pouvant également servir à financer la transition énergétique.

Nous tenons à remercier Kevin Birn, vice-président des marchés de pétrole brut nord-américains à IHS Markit, de nous avoir fait part de son point de vue.