Barrer la route aux pipelines mettra-t-il un terme à la consommation d’hydrocarbures?

Pourquoi avons-nous besoin de pipelines? C’est une question qui revient souvent à nos oreilles et la réponse se trouve dans le fait que les pipelines acheminent les produits qui permettent à nos vies de fonctionner. Le pétrole brut et le gaz naturel déplacés dans les pipelines de transport canadiens permettent de faire rouler nos véhicules, de chauffer et de rafraîchir nos foyers, de faire fonctionner nos hôpitaux et nos écoles, et fournissent les matières premières des fournitures médicales, des appareils électroniques, du caoutchouc, des plastiques et de bien plus encore.

Pierre-Olivier PineauEn d’autres termes, c’est dans notre vie de tous les jours que se trouvent les raisons pour lesquelles nous dépendons des combustibles fossiles.

Ceux et celles qui s’opposent aux pipelines pensent que faire barrage à l’approvisionnement de combustibles fossiles forcera les gens à en devenir moins dépendants. Mais est-ce vrai?

Afin de savoir si cet argument tient la route, nous avons interrogé Pierre-Olivier Pineau. Pierre-Olivier est professeur de politiques énergétiques à HEC Montréal et titulaire de la chaire de gestion du secteur de l’énergie, spécialisée dans la recherche sur le secteur de l’énergie.

Pierre-Olivier nous a expliqué que la consommation mondiale de produits pétroliers doit augmenter au cours des prochaines années.

« Au fur et à mesure que le monde se développe, de nombreuses sociétés s’enrichissent et ont les moyens de consommer davantage », a-t-il affirmé. « Cela se traduit par un accroissement de la production des moyens de transport de marchandises et de personnes. Parce que nos systèmes de transport fonctionnent encore en grande partie aux produits pétroliers et parce que les gens considèrent encore qu’une bonne façon de dépenser leur richesse croissante consiste à acheter un véhicule personnel, la consommation de pétrole doit aller en augmentant. »

Q : Vous avez mentionné que les pipelines sont des symptômes, pas des causes. Que voulez-vous dire par là?

Pierre-Olivier: Au cours de l’histoire, on n’est jamais parvenu à réduire la consommation de pétrole, et les entreprises présentent des projets de pipeline parce qu’elles prévoient que la consommation continuera de grimper.

Les pipelines, dans ce contexte, ne sont pas la cause de cette augmentation de la consommation de pétrole, et ils n’expliquent pas non plus l’échec des politiques climatiques jusqu’à présent. Ils ne sont qu’un symptôme de l’intérêt que porte la société aux produits pétroliers. Sans pipelines, le pétrole et les produits pétroliers circuleraient simplement à l’aide d’autres moyens de transport légèrement plus coûteux, comme les navires-citernes, les trains ou les camions.

Q : Croyez-vous que limiter le nombre de pipelines forcera la population canadienne à réduire considérablement sa consommation?

Pierre-Olivier : Limiter le nombre de pipelines n’a jamais été une façon efficace de réduire la consommation de pétrole. Les coûts du transport par navire-citerne, par train ou par camion ne sont pas assez élevés pour décourager les consommateurs d’acheter des produits pétroliers. Par exemple, la plus importante raffinerie du Canada (qui appartient à Irving Oil et se situe à Saint John, au Nouveau-Brunswick) n’est pas reliée à un pipeline et tourne depuis des années sans avoir rencontré de difficultés majeures. Ce sont des navires-citernes qui la ravitaillent en pétrole et elle distribue ses produits pétroliers raffinés par navire-citerne, par train et par camion. La consommation de pétrole dans les provinces de l’Atlantique n’est pas différente du reste du Canada à cause de l’absence de pipelines.

Q : À quelles conséquences pourrions-nous faire face si certains projets de pipeline se trouvaient bloqués?

Pierre-Olivier : Ne pas approuver les pipelines revient à désavantager l’industrie pétrolière canadienne par rapport aux producteurs pétroliers situés plus près des océans ou dotés d’un accès adéquat aux pipelines. Cela signifiera vraisemblablement moins d’investissements au Canada et davantage dans d’autres pays.

Beaucoup de pays comme le Venezuela, le Brésil ou divers pays africains pourraient donc bien augmenter leur production pétrolière s’ils bénéficiaient d’investissements suffisants. Dans la plupart des cas, les gisements pétroliers qui seraient mis en valeur dans ces pays seraient non conventionnels et en aucun cas plus faciles à exploiter que le pétrole canadien.

De surcroît, il est peu probable que ces pays possèderaient des réglementations environnementales plus strictes et leurs capacités institutionnelles, plus limitées, ne leur permettraient pas de faire appliquer aussi bien leurs propres réglementations.

Par conséquent, limiter le nombre de pipelines au Canada aide à développer les investissements dans ces pays, aux dépens du Canada et de l’environnement. Cela pourrait faire quelque peu grimper le prix du pétrole, du fait que ces projets ne seraient pas particulièrement prisés par les investisseurs. Cependant, étant donné l’inélasticité de la consommation de pétrole par rapport au prix, ces légères baisses de prix n’entraîneraient pas d’effets significatifs sur la consommation de pétrole.

Q : Pensez-vous que limiter le nombre de pipelines entraînera des avantages pour l’environnement?

Pierre-Olivier : Limiter le nombre de pipelines limite le risque d’exposition à des déversements pétroliers pour les collectivités adjacentes aux pipelines. Toutefois, cet avantage peut se voir annulé par des risques supplémentaires causés par l’augmentation du transport maritime, ferroviaire et routier du pétrole. Dans tous les cas, on déplace simplement le risque vers d’autres collectivités, qui verront le pétrole provenir d’ailleurs.

D’autres éléments à prendre en considération

Pierre-Olivier développe davantage ces arguments dans l’article « Trois raisons de ne pas s’opposer aux pipelines », paru dans La Presse le 30 janvier 2017. Nous espérons que vous trouverez l’article intéressant et instructif.

Afin d’alimenter le débat, nous pensons qu’il est utile de mentionner les points suivants :

  • L’utilisation d’hydrocarbures continuera de croître au fur et à mesure que la qualité de vie augmentera autour du monde et que des sociétés émergentes accèderont progressivement aux nécessités de base telles que la lumière, l’eau potable, les moyens de transport et d’autres services indispensables.
  • Les pipelines produisent moins de gaz à effet de serre et constituent le mode de transport le plus sûr et le plus efficace pour acheminer d’importantes quantités de produits comparativement aux autres modes de transport tels que les navires-citernes, les trains et les camions.
  • Le Canada recèle d’abondantes ressources que nous vendons au rabais parce que nous ne pouvons pas accéder à notre propre marché ni à d’autres marchés étrangers.
  • Parce que le Canada ne peut pas accéder à ses propres produits pétroliers, il doit acheter du pétrole étranger, qui a été produit dans des conditions réglementaires moins strictes en matière d’environnement et de sécurité.

Pour en savoir plus sur les répercussions qui découlent du fait de brider l’accès des produits pétroliers et gaziers canadiens aux marchés, vous pouvez lire le billet Réponses de Robert Mansell à la question de l’accès aux marchés.

Jetez également un œil à ces sept raisons pour lesquelles le Canada a besoin de nouveaux pipelines.